Etre une « Clan Mother »

Marlise Wabun Wind à travers ce texte nous démontre que le Féminin n’est pas une voie fantasmée, mais bien un chemin d’ancrage dans la réalité.

 

ETRE UNE “CLAN MOTHER”

La meilleure façon, pour moi, de définir une « Clan Mother » est de raconter des histoires. J’ai eu la grande chance d’avoir de nombreuses « Clan Mothers » comme enseignantes. La première, Joan, était une femme originaire du Caucase qui s’occupait d’un centre indien avec son mari, à Los Angeles. Elle eut ce rôle des années 50 jusqu’à sa mort dans les années 80. Joan m’a enseigné la générosité, l’hospitalité et la vraie compassion qui inclut parfois une composante d’amour « qui aime bien, châtie bien». Elle m’a montré combien servir les autres requérait un esprit fort. En effet, elle ne se plaignait jamais d’avoir à préparer son douzième ou son treizième repas de la journée. Elle appréciait de pouvoir nourrir les gens, physiquement, émotionnellement et spirituellement. Et aurait été capable de vous donner sa chemise, et même jusqu’à sa jupe – non pas parce qu’elle était guidée par un sentiment de culpabilité mais parce qu’elle aimait partager ce qu’elle avait. Pleine de bonne volonté, Joan était au service mais n’était une martyre en aucun cas car elle a fait de sa vie ce qu’elle a voulu et elle aimait ce qu’elle faisait. Joan m’a aussi transmis une vision de la maternité dans laquelle le rôle traditionnel de la femme peut se faire librement, avec dignité et grâce, et amener un sentiment de complétude que jamais je n’aurais pu imaginer auparavant.

Sans son exemple, mes préjugés féministes au sujet des « rôles traditionnels » m’auraient empêché de comprendre les fondations matriarcales des cultures indigènes. Enfin, c’est également Joan qui a commencé à me montrer ce qu’implique prendre soin des personnes de sa génération et des générations à venir.

Ruth, « Clan Mother » d’une tribu de l’est a renforcé en moi les leçons apprises avec Joan, tout particulièrement celles concernant la force féminine. Je considère Ruth comme une femme-médecine bien que je ne l’aie jamais entendu se dénommer de la sorte. Elle ressentait cependant de la gratitude d’avoir été choisie comme « Clan Mother », rôle seulement donné aux femmes qui avaient prouvé leur stabilité, leur compassion, leur impartialité, leur amour profond et faisaient preuve d’un sentiment acharné de protection envers les leurs. Ruth non seulement portait toutes ces qualités en elle, mais elle était aussi dotée de beauté physique et spirituelle, de grâce, de courage et de franc-parler. On savait toujours à quoi s’en tenir avec elle.

Lorsqu’on s’est rencontré pour la première fois, elle s’est bien rendue compte que j’étais mal en point. C’était évident pour elle que mon engagement dans cette nouvelle vie était sincère, mais que je n’avais aucune idée de ce que j’étais sensée faire pour y parvenir. Elle avait raison. Je souffrais d’un choc culturel sévère tout en étant extrêmement déterminée à faire les choses bien. Après m’avoir observée en train de patauger, elle me dit : « Petite sœur, tu as l’air d’avoir des problèmes. Je vais t’aider ».

Ruth m’a prise sous son aile. J’avais parfois l’impression d’avoir une gentille tante qui s’occupait de moi. C’est un euphémisme de dire que Ruth était formidable. Elle était en effet une femme forte et énergique, grandement respectée. Je fus assez intelligente pour me rendre compte qu’être avec elle voulait dire se taire, ouvrir son cœur, beaucoup faire la vaisselle et anticiper toutes les occasions d’être serviable.

Avec le temps, elle m’a montré la différence entre être servile et être au service, être passive et être réceptive. Dans les deux premiers cas, vous vous sentez en position d’infériorité, mais dans les deux derniers, vous vous placez dans une posture totalement différente. Tandis que mon apprentissage se poursuivait, elle m’a bien fait comprendre que ma responsabilité était de prendre en charge autant que possible tout l’aspect matériel de la tribu créée par Sun Bear, lui permettant ainsi de se dédier à sa « médecine ».

D’aucune façon, elle ne considérait les femmes comme des être inférieurs, ni elle ne percevait sa tâche comme avilissante. Elle pensait juste que tout se passait mieux lorsque les mères s’occupaient de leur famille et les « Clan Mothers » de leur tribu. Pendant des milliers d’années, les choses s’étaient déroulées ainsi sur l’île de la Tortue, avant que « ce type Christophe Colomb ne prenne une mauvaise direction».

Si Sun Bear allait créer une tribu, Ruth était déterminée à ce que son assistante sache ce qu’était être une « Clan Mother » et puisse agir en tant que telle. Ruth pouvait se montrer douce comme du miel pendant une minute et dure comme du bois la minute d’après. Ces deux qualités étant nécessaires pour être « Clan Mother ». Elle était particulièrement rude avec les personnes de tendance hippie qui voulaient connaître la culture indigène et partaient du principe que tout allait bien tant qu’elles pouvaient laisser les choses venir à elles et ne pas prendre leur responsabilité.

Je me souviens d’une fois où des jeunes mères avaient décidé de laisser leurs tout-petits jouer sans surveillance, tandis qu’elles prenaient le soleil, sans chemise, près de la rivière. Ruth trouva l’un des enfants en train de flâner près de la rive, le prit par la main et alla chercher sa mère. Elle lâcha l’enfant devant elle et lui passa un savon ainsi qu’à ses amies, sur l’idée laxiste qu’elles avaient de la maternité, et du mauvais exemple qu’elles donnaient aux hommes et à leurs enfants. Je pense qu’aucune d’elles n’a oublié ce qu’elle leur a dit ce jour-là.

Ruth n’avait certainement pas besoin d’un cours d’affirmation de soi pour expliquer que les « Clan Mothers » ont la responsabilité sacrée de ne pas mâcher leurs mots quand il s’agit de protéger la vie, les enfants, les personnes âgées, les malades, les personnes sans défense et la terre. Elle a réussi, ainsi que mes autres professeurs, à instiller en moi cette responsabilité.

Marlise Wabun Wind