De la Mère à l’Enseignante

18 ans et 14 ans après les naissances respectives de mes 2 filles, je ressens combien ces 2 expériences vécues de façon si distincte ont été capitales dans ma vie de femme.

Enceinte de ma première fille, je crois tout naturellement bon de suivre les conseils de ma gynéco : accoucher à l’Hôtel-Dieu où je suis suivie pour un problème hormonal car j’y ai un dossier médical en cas de complication… Eh oui, dès la première visite, alors que je suis joyeuse d’annoncer la bonne nouvelle à mon médecin, elle me parle déjà de problèmes éventuels.

Malgré le charme de l’île sur laquelle ce vénérable hôpital est situé, ce n’est pas l’endroit le plus « glamour » à fréquenter lorsque l’on est enceinte… La maternité, très vétuste, a d’ailleurs fermé depuis.

L’équipe médicale est professionnelle, mais peu chaleureuse et surtout pas du tout rassurante. Je n’ai pas l’impression qu’ils m’aident à vivre sereinement cet heureux événement. Bien au contraire, je suis la plupart du temps effrayée en sortant des visites mensuelles. Le principe de précaution a du sens mais pourquoi les choses sont-elles exprimées avec si peu de tact ?

Puis, lors de l’accouchement qui, j’en suis persuadée, est provoqué par une piqûre, je ne suis pas du tout été aidée par la sage-femme censée s’occuper de moi. Elle passe sa deuxième nuit consécutive de garde et ne fait preuve d’aucune empathie. Son objectif : me faire poser la péridurale pour en terminer le plus rapidement possible.

Après les fortes douleurs des contractions, la péridurale posée, je n’éprouve plus aucune sensation et cela en devient paniquant. Je ne sais pas comment faire. Je n’ai plus aucune prise sur moi. Plus aucune marque d’appui car plus aucun ressenti… Mon mari et un solide infirmier commencent alors à exercer de fortes poussées sur mon ventre. La sage-femme crie : « Vous mettez votre bébé en danger ». Et quand enfin ma petite fille sort, la phrase de la sage-femme tombe comme un couperet : « La prochaine fois, il faudra les forceps… ».

On ne me laisse mon bébé que très peu de temps : elle m’est enlevée jusqu’au lendemain matin sous prétexte que je dois me reposer la nuit. Je suis complètement ébranlée d’être séparée de mon enfant mais n’ayant pas le droit de marcher suite à l’anesthésie, je ne peux me déplacer jusqu’à la nurserie.

L’émotion brute d’être devenue mère est tellement prégnante que ne trouvant aucune paix sans ma petite, je passe les deux nuits suivantes à errer entre mon lit et la nurserie, comme un aimant inexorablement attiré par elle…

S’ensuit une dépression post-partum de 18 mois, accentuée par mon problème hormonal. Pendant toute cette période, je suis obsédée par cet accouchement. Il me manque un maillon de la chaîne. J’ai un bébé, je me sens mère et heureuse de l’être mais je n’ai pas SENTI cet enfant sortir.

A cette frustration s’ajoute le fait de ne pas être arrivée à donner naissance naturellement, alors que c’était mon souhait le plus cher. J’éprouve un sentiment de honte de ne pas y être arrivée…

C’est lorsque je décide d’entreprendre une formation en tant que professeur de yoga avec l’intention d’accompagner plus tard des femmes enceintes que je commence à ressentir de la quiétude.

Mon mari et ma fille, à partir de l’âge de 2 ans et demi, lorsqu’elle voit tous ses copains avoir des petits frères et sœurs, veulent un autre bébé. Je me fais à l’idée, mais la condition est claire : j’accoucherai à la maison et ne veux pas être enceinte tant que je n’aurai pas trouvé la personne qui m’accompagnera de A à Z.

Je la rencontre au bout de presque un an. Peu de temps après, je suis enceinte et passe une grossesse sereine, peu médicalisée et très humanisée. Les visites commencent toujours par le sourire de Geneviève, la sage-femme, qui me dit à chaque fois : « Alors, la vie est belle ? ».

Geneviève travaille en partenariat avec un gynéco qui me fait passer une visite en fin de grossesse. Tout est parfait pour pouvoir accoucher à la maison…

Toute ma vie, je garderai un souvenir ému de la façon dont Geneviève a été avec moi, avant, pendant et après la naissance de ma deuxième petite fille. L’accouchement se passe merveilleusement bien. Les jours qui s’ensuivent, nous sommes tous sur un petit nuage rose à la maison. C’est quelques jours juste avant la grande éclipse de 1999. Le soleil a rendez-vous avec la lune. J’ai suivi mon instinct : mettre mon bébé au monde dans l’intimité de mon environnement familial et je suis allée jusqu’au bout. Je me sens fière et heureuse de cet accomplissement.

Il y a sans doute derrière l’envie d’accoucher de mon enfant à la maison, le désir de continuer ce que ma mère a fait en donnant naissance chez elle à 7 enfants sur 11.

Mais j’ai aussi à comprendre ma propre destinée : Respecter le fait que ma première fille a choisi de naître à l’hôpital pour me permettre de vivre cette expérience, et ensuite transformer cette expérience en quelque chose de positif. Ce que ma seconde fille me permet de vivre en choisissant de naître à la maison.

Avec le recul, j’ai peut-être trop voulu m’approprier mes accouchements alors que maintenant je pense que c’est l’enfant qui décide de sa naissance. Ainsi, je remercie mes filles de m’avoir permis de vivre ces deux expériences opposées.

Depuis plus de 10 ans, j’accompagne, à l’aide du yoga prénatal, des jeunes femmes pendant leur grossesse et les encourage à être fières du rôle suprême qu’elles ont.

La transmission de la vie revêt une dimension sacrée. Accordons-lui tout notre respect.

Claire J-M

 

(Article paru dans la Rubrique « Rêve d’une Femme » du No. 33 (Printemps 2014) du magazine Rêve de Femmes).